Péricopes de ce dimanche
Lecture de l’épître de saint Paul aux Galates (Gal. 1, 11-19) :
Frères, sachez-le, l’Évangile que j’ai annoncé n’est pas à mesure humaine : ce n’est pas non plus d’un homme que je l’ai reçu ou appris, mais par une révélation de Jésus Christ. Vous avez certes entendu parler de ma conduite jadis dans le judaïsme, de la persécution effrénée que je menais contre l’Église de Dieu et des ravages que je lui causais, et de mes progrès dans le judaïsme, où je surpassais bien des compatriotes de mon âge, en partisan acharné des traditions de mes pères. Mais quand Celui qui dès le sein maternel m’a mis à part et appelé par sa grâce daigna révéler en moi son Fils pour que je l’annonce parmi les païens, aussitôt, sans consulter la chair et le sang, sans monter à Jérusalem trouver les apôtres mes prédécesseurs, je m’en allai en Arabie, puis je revins encore à Damas. Ensuite, après trois ans, je montai à Jérusalem rendre visite à Céphas et demeurai auprès de lui quinze jours : je n’ai pas vu d’autre apôtre, mais seulement Jacques le frère du Seigneur.
Lecture de l'Évangile selon saint Luc (Lc XVI,19-31)
Il y avait un homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui chaque jour menait joyeuse et brillante vie. Un pauvre, nommé Lazare, était couché à sa porte, couvert d'ulcères, et désireux de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche ; et même les chiens venaient encore lécher ses ulcères. Le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli. Dans le séjour des morts, il leva les yeux ; et, tandis qu'il était en proie aux tourments, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein. Il s'écria : « Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare, pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau et me rafraîchisse la langue ; car je souffre cruellement dans cette flamme. » Abraham répondit : « Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et que Lazare a eu les maux pendant la sienne ; maintenant il est ici consolé, et toi, tu souffres. D'ailleurs, il y a entre nous et vous un grand abîme, afin que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous, ou de là vers nous, ne puissent le faire. » Le riche dit : « Je te prie donc, père Abraham, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père ; car j'ai cinq frères. C'est pour qu'il leur atteste ces choses, afin qu'ils ne viennent pas aussi dans ce lieu de tourments. » Abraham répondit : « Ils ont Moïse et les prophètes ; qu'ils les écoutent. » Et il dit : « Non, père Abraham, mais si quelqu'un des morts va vers eux, ils se repentiront. » Et Abraham lui dit : « S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader, quand même quelqu'un des morts ressusciterait. »
Paroles de Pères
Commentaire de saint Grégoire de Nysse
Si le récit du riche et du pauvre Lazare se présente en termes assez matérialistes, dit Macrine, il est parsemé de multiples invitations incitant l’auditeur exigeant à une interprétation plus subtile. En effet, en séparant le bien du mal par un grand abîme, en montrant l’affligé réclamer une goutte d’eau au bout d’un doigt, en donnant au malchanceux de cette vie le sein du patriarche pour y reposer, alors qu’auparavant on les disait tous deux morts et enterrés, le texte éloigne grandement du sens premier celui qui ne suit pas de manière stupide. Quels yeux en effet le riche lève-t-il dans le séjour des morts, ayant laissé ses yeux de chair au tombeau ? Quelle flamme l’incorporel peut-il sentir ? Quelle langue désire-t-il rafraîchir d’une goutte, si celle de la chair est absente ? […]
- Mais que seront alors le feu, ou l’abîme, ou le reste, dis-je, s’il ne faut pas les comprendre littéralement ? […]
- Selon moi donc, voilà l’abîme : il ne survient pas parce que la terre s’entrouvre, mais c’est le jugement écartelé au cours de cette vie entre des choix contraires, qui le creuse. Car une fois qu’on a opté pour le plaisir de cette vie-ci et qu’on ne guérit pas son imprudence par le repentir, on se ferme dès lors l’accès du pays des biens, creusant soi-même cette contrainte insurmontable, comme un immense gouffre infranchissable.
Voilà aussi pourquoi, me semble-t-il, l’heureuse condition de l’âme dans laquelle le récit fait reposer l’athlète de la patience s’appelle le sein d’Abraham. Car ce patriarche est le tout premier dont on raconte qu’il échangea la jouissance du présent pour l’espérance de l’avenir ; dépouillé de tout ce qui faisait sa vie jusqu’alors, il vécut en terre étrangère, cheminant à travers les vexations du présent vers l’héritage espéré. […]
Mais le passage du riche et du pauvre nous enseigne encore une autre doctrine. Cet homme plein de passions et ami de la chair, réalisant que son malheur est inéluctable, on nous le montre soucieux de ses propres parents restés sur terre. Abraham lui dit que l’existence de ceux qui vivent dans la chair n’est pas négligée par la Providence, mais qu’ils disposent librement de la Loi et des Prophètes comme guides. Mais le riche continue d’insister pour que le message, annoncé par quelque mort revenu à la vie, leur parvienne, miraculeusement convaincant.
- Et quelle est ici cette doctrine, demandai-je ?
- L’âme de Lazare, dit-elle, s’applique au présent, elle ne revient sur aucune des réalités laissées en arrière. Le riche, lui, même après la mort, reste attaché comme par de la glu à la vie charnelle ; il ne l’a pas purement dépouillée, même s’il a cessé de vivre : par le souci, la chair et le sang lui restent présent (ce sont eux, en effet, qui lui font demander que ses parents soient arrachés aux malheurs, il est clair qu’il ne s’est pas encore affranchi de son attachement passionnel à la chair). Tous ces détails, dit-elle, nous font penser que le Seigneur enseigne ceci : il faut le plus possible, par une vie vertueuse, que ceux qui vivent dans la chair s’en écartent, pour ainsi dire, et s’affranchissent de ce lien, afin qu’après la mort nous n’ayons pas besoin d’une autre mort (cf. Ap. 2,11 ; 20,6 et 14) qui purifie des résidus de colle charnelle. Alors, comme si les liens autour de l’âme s’étaient rompus, libre et légère sera sa course au bien, sans l’entrave d’aucune charge corporelle.
Mais si en pensée on est devenu entièrement charnel, absorbant tout mouvement et action de l’âme dans les volontés de la chair (cf. Jn 1,13), même dégagé de la chair on ne se sépare pas des passions. Ceux qui ont longtemps séjourné dans les lieux les plus malodorants, même s’ils en changent pour un air agréable à respirer, ne se purifient pas de l’odeur fétide qui les a imprégnés pendant une période si prolongée. […]
Toute nature attire ce qui lui est apparenté. Or l’humain a quelque parenté avec Dieu, car il porte en lui des similitudes de l’archétype. L’âme est donc nécessairement attirée vers ce qui est divin et de même souche. Il lui faut donc garder entièrement et absolument pour Dieu ce qui la constitue en propre. Si donc l’âme se trouve légère et sans entraves, si aucun fardeau corporel ne l’écrase, elle s’approche avec plaisir et aisance de ce qui l’attire.
Mais si les clous de l’attachement passionnel la fixent dans ses habitudes matérielles, on dirait qu’elle souffre comme ces corps écrasés sous les ruines des catastrophes sismiques. Supposons que les corps ne soient pas seulement oppressés par les décombres, mais encore transpercés de broches ou de pièces de bois qui s’y rencontrent. Voici sans doute ce qu’endureront les corps dans cette situation, quand leurs proches les retireront du cataclysme pour les funérailles : ils vont être tout déchiquetés et mis en pièces et subiront tout ce qu’il y a de plus pénible, lacérés par les décombres et par les clous sous l’effet d’une traction violente. C’est une souffrance semblable, à mon avis, qu’éprouvera l’âme lorsque par amour des hommes, la puissance divine arrachera ce qui lui est propre hors des ruines matérielles et animales. Ce n’est pas par haine ni châtiment de leur vie mauvaise, à mon sens, que Dieu inflige aux pécheurs ses situations pénibles, lui qui réclame et attire à lui tout ce qui est venu à l’existence grâce à lui justement, mais visant plus haut, il attire l’âme à lui qui est source de toute béatitude ; et cet état douloureux affecte nécessairement la personne tiraillée. […]
- Par conséquent, dis-je, à t’entendre ce n’est pas le jugement divin, semble-t-il, qui impose aux pécheurs leur châtiment mais, comme on l’a montré, Dieu n’attire que pour communiquer la béatitude ; dans cette attraction, c’est l’arrachement aux passions qui devient la douleur.
- Saint Grégoire de Nysse, Dialogue sur l’âme et la résurrection avec sa sœur Macrine.
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Commentaire de saint Maxime le Confesseur :
Chaque fois que l’on fait ce que l’on doit, l’âme se recueille en elle-même, car tout homme aimant Dieu et la vertu jouit d’une sorte d’autarcie de bonheur, sans besoin des circonstances extérieures pour le lui procurer. (…) Ni maux, ni santé, ni richesse avilissante, ni manque de biens périssables, ni blâme, ni louange, ni mort, ni vie, ni présent, ni avenir, ni quelque autre des êtres ou événements ne peuvent corrompre cette philosophie nourrissante et porteuse d’une telle gloire auprès de Dieu. Et comment cela se fait-il ? Cela se produit quand nous confions entièrement à Dieu ce qui nous concerne, en renonçant à chercher ce que Dieu ne nous prescrit pas de chercher, mais au contraire en recherchant avec tout notre zèle tout ce que Dieu nous prescrit. (…)
Et tout ce à quoi Dieu permet de survenir, rapportons-le Lui avec empressement, que cela dépende ou non de notre libre-arbitre. Ce qui en soi n’est pas nature ni bon ni mauvais, n’est de cette évidence désirable ni souhaitable ni à éviter. Les choses en l’absence desquelles nous pouvons devenir, être ou demeurer bons et vertueux ou au contraire mauvais et dénués de vertu, leur acquisition n’est pas absolument pas et en aucune façon nécessaire. Ni certes leur non-possession pour que nous advienne quelque bien ou mal et que nous le conservions. Puisque aussi bien certains qui n’ont ni puissance, ni richesse, ni santé, ont acquis maints trésors des biens éternels, et que d’autres à l’inverse, nantis de puissance, de richesse et de santé, essuient par leur proprement jugement (γνώμη) la perte de tous les biens divins. Ce dont témoignent Lazare et son riche : l’un, dénué de toute puissance matérielle, richesse, santé, reçoit le repos bienheureux dans le sein d’Abraham ; l’autre, littéralement couvert de biens terrestres, est exclu des biens divins par un abîme et condamné au châtiment par le feu.
- Saint Maxime le Confesseur, « Lettre au serviteur de Dieu, le sieur Georges, le gouvernement loué de tous de la province d’Afrique », in Lettres, I, trad. E. Ponsoye, éd. du Cerf, coll. Sagesses Chrétiennes, Paris, 1998.