Évangile selon Saint Jean (5, 1-15)
Le Christ est ressuscité !
La piscine de Bethesda est un lieu qui est à la fois chargé d’espérance et, en même temps, rempli d’un grand désespoir. Car autour de cette eau qui promettait la guérison, il y avait une foule qui gisait : une foule d’aveugles, de boiteux, de paralytiques, d’infirmes. Et parmi eux, un homme attend — non pas depuis quelques jours ni quelques mois, mais depuis des années, depuis 38 ans.
Trente-huit ans d’attente, trente-huit ans d’impuissance, à regarder les autres être guéris, mais pas lui.
Voici que le Christ s’approche de lui. On peut voir que cet homme ne cherchait pas le Christ ; il ne sait même pas qui Il est. Il ne crie pas vers Lui, il ne l’implore pas, il ne lui demande pas de le guérir. C’est le Christ qui vient d’abord à lui, car c’est Dieu qui cherche d’abord l’homme. Avant même que nous sachions prier, c’est d’abord Dieu qui nous regarde avec miséricorde et qui s’approche de nous.
Le Christ lui demande : « Veux-tu être guéri ? » Cette question est étonnante. Cela fait 38 ans que cet homme gît près de la piscine, qu'il attend que quelqu'un puisse le porter pour être guéri, trente-huit ans qu'il est là, trente-huit d'attente déçue et de solitude, et le Christ lui pose pourtant cette question. Cela nous dit quelque chose de notre propre rapport à nos maladies et à nos paralysies : il y a parfois quelque chose en nous qui prend l’habitude de l’état dans lequel nous sommes. En même temps que nous désirons la guérison, nous finissons par acquérir une certaine familiarité avec le mal qui fait que l'on peut ne pas accepter le changement. Quelque chose en nous désire la guérison, et quelque chose en nous résiste à ce changement. J'ai lu chez un psychologue américain, David Burns, que les patients pris dans des dépressions pensent parfois leur dépression justifiée, si bien qu'ils ne veulent pas y renoncer. La première étape, c’est d’exprimer la volonté d'être guéri. Non pas la volonté dans le sens d'un effort pour guérir par ses propres forces, non, mais de bien vouloir accepter le changement, de s’ouvrir à lui.
L'homme ne répond pas « oui ». Il dit : « Seigneur, je n’ai personne pour me jeter dans la piscine quand l’eau est agitée ». Il met son salut dans une condition extérieure ; il espère que les circonstances changent pour qu'il soit enfin guéri. Alors que, bien souvent, la guérison, d'un point de vue spirituel, vient d'abord d'un changement radical à l'intérieur de nous dans notre relation avec Dieu.
« Je n’ai personne » : c’est la condition de l’homme sans le Christ, pris dans ses souffrances et se sentant complètement isolé. Mais à partir du moment où l’on a rencontré le Christ, cette solitude n’existe plus. Car l'on sait qu'au milieu de cette souffrance, même si l'on a l'impression que les autres nous ont abandonné, et que les conditions sont difficiles autour de nous, le Christ est au milieu de nous et en nous. Et lui-même a partagé cette condition : le Dieu qui existe avant tous les siècles, le Dieu qui a créé l’univers a décidé de se faire homme et de partager cette condition souffrante de l’humanité, et sa souffrance jusqu'à la Croix et la mort, pour pouvoir la vaincre par Sa lumière par qu'il est la Vie. Et donc le Christ dans cette tragédie de l'homme confronté à la mort et à la souffrance. Il n'est pas resté un Dieu extérieur, mais il est venu l'habiter et la souffir lui aussi. Pour cet homme qui ne pouvait pas descendre dans l'eau, pour lui le Christ est descendu. Pour lui qui ne pouvait pas aller à la source pour s'abreuver, c'est la Source elle-même qui est venue jusqu'à lui. C'est Dieu qui s'est approché de lui pour le sauver.
Et ce qui est surprenant, c'est que le Christ ne lui dit pas : "Viens, je vais t'aider à descendre dans l'eau." Il ne lui propose pas d'améliorer cette condition extérieure. Il ne vient pas combler ce manque, il vient le briser complètement en lui disant : « Lève-toi, prends ton grabat et marche ». Il ne lui dit même pas : "Sois guéri". Il lui donne un ordre, un commandement : "Lève-toi". Et lui, qui est dans l'impuissance, qui ne peut pas se lever, il se lève. Car quand Dieu donne un ordre, un commandement, il donne en même la puissance de l'accomplir. Car ses commandements ne sont pas des commandements extérieurs qu'il faudrait respecter comme des règles morales, mais ce sont des principes de vie. Quand nous disons : "Que ta volonté soit faite", il ne faut pas le comprendre comme une volonté extérieure qui viendrait s'imposer en nous, mais c'est en fait le principe même de notre existence. C'est la volonté de notre créateur qui a voulu notre épanouissement, qui veut notre vie. La volonté de Dieu, c'est le désir profond qui habite notre être en vérité, et dans lequel il trouve son accomplissement.
Et donc quand Dieu lui donne cet ordre : "Lève-toi", il lui donne en quelque sorte l'ordre : "Sois vivant !" Il lui donne la force d'accomplir cette volonté.
En grec, le mot « lève-toi » est le même que pour dire « ressuscite ». Pendant 38 ans, il a été paralysé. 38 ans, c'est le temps d'errance du peuple hébreux dans le désir. C'est vraiment l'image de notre condition déchue. Il est délivré de cela et ressuscite. Il prend son grabat : ce qui le portait, c'est lui qui le porte maintenant. Et il le prend comme une marque de son passé. Non pas dans le sens où ce passé le définirait. Au contraire, cet homme ne se laisse pas définir par ses 38 ans passés dans la paralysie, il se lève et ressuscite véritablement. Et il marche. Il retrouve sa station debout, orientée vers Dieu et retrouve ce dynamisme de marcher avec Dieu. Aussitôt, nous dit le texte, cet homme fut guéri.
L'Évangile nous précise que c'était un jour de sabbat. Des hommes religieux commencent à accuser cet homme : « Il ne t’est pas permis de porter ton grabat ». On voit là la religion de l'homme qui a une vision légaliste : il s'agit d'accomplir des règles et de s'y conformer ; alors que le Christ donne des principes de vie. ici l’opposition entre une vision administrative et légaliste de la religion, et l’autorité de la Vie. L'autorité de la Vie l'emporte. L’homme répond simplement : « Celui qui m’a guéri, c’est Lui qui m’a dit : prends ton grabat et marche ». C’est à Celui qui donne la vie qu'il obéit, par-dessus l'autorité de la loi.
Plus tard, le Christ lui dit : « Ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive pire encore ». Cela ne signifie pas, disent les Pères, que sa maladie était un péché, mais qu'il y a plus grave que la paralysie du corps : c’est la paralysie de l’âme. Ne sombre pas dans cette paralysie de l'âme qui serait pire que celle du corps. Il faut que cette vie spirituelle soit vivante. Plus importante que la santé du corps, c'est cette grande santé de l'âme.
Ce paralytique, c'est un peu nous. Nous aussi, nous sommes pris dans des paralysies, des habitudes, des peurs, des renoncements. Souvent, nous attendons que l'eau bouge, c'est-à-dire que souvent nous attendons les circonstances extérieures changent et que quelqu'un vienne nous aider. Alors que le Christ est déjà là, au-dedans de nous, dans la liturgie, dans les saints mystères quand nous communions avec Lui, et Il nous pose la même question : « Veux-tu être guéri ? »
Il ne faut pas que cette paralysie devienne une identité, que nous nous laissions définir par nos blessures, mais plutôt par notre vocation à la sainteté. Le Christ attend notre réponse. Non pas une réponse parfaite, mais cette acceptation d'être transformés par Lui. Nous mêmes nous sommes paralysés, mais le Christ lui peut nous donner cette force : il s'agit de le laisser agir, lui, en nous.
Veux-tu être guéri ? Non pas : veux-tu que ta situation extérieure soit améliorée, mais plutôt : accepte-tu cette vie nouvelle, du dedans de toi, qui te permet de te lever ?
Il nous adresse aussi cette parole : Lève-toi, comme une parole créatrice et non comme un commandement écrasant. Lève-toi de ton découragement, lève-toi de ton inertie spirituelle, lève-toi de l'habitude mauvaise dans laquelle tu peux être paralysé. Et prends tong grabat, c'est-à-dire assume ton passé, assume ta faiblesse mais ne reste pas couché dessus et marche avec Dieu. Car, je vous l'ai dit, Dieu ne commande jamais sans donner la force d'accomplir ce commandement.
Chers frères et soeurs, ne laissons pas s'écouler encore trente-huit ans, ne laissons pas notre vie s'écouler dans une attente. Le Christ est là et sa guérison nous est donnée dans sa Parole, dans l'Eucharistie. Contemplons cette icône du Paralytique comme une icône de notre propre relèvement. Le Christ dans sa Résurrection à nous aussi nous dit : Lève-toi, comme il nous a relevé à travers les eaux du baptême, qui offrent la guérison à tous.
Que la grâce qui a relevé le paralytique nous relève de notre chute. Que la force qui la guérit, guérisse aussi nos âmes. Et que nous marchions nous aussi renouvelés de vie, portant le témoignage de sa miséricorde.
Car en vérité, le Christ est ressuscité !
À Lui soit la gloire avec le Père, le Fils et le Saint Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.